Marine Joatton – Good morning Pays Imaginaire

Dans l’espace de son atelier parisien et celui qu’elle occupe actuellement au domaine de Kerguéhennec pour une résidence de trois mois, se déploie un univers où la malice, la fantaisie s’associe à un sens de la couleur qui renforce la vague idée d’une joie de vivre entendue dans l’acte de peindre.

Marine Joatton (née en 1972) campe à l’huile sur papier des associations de personnages qui fonctionnent comme de joyeuses et bavardes apparitions. Plusieurs séries sont en cours, dont celles des « Têtes de lard » et « Fiesta banana » qui se « concentre » sur l’assise même de son travail ; le tracé initial orange et jaune à partir duquel elle compose chacune de ses peintures.

Démiurge d’un règne singulier, de singes-enfants, d’ânes à deux jambes, de cochon-grenouilles, de princesse-truie, d’animaux vêtus de barboteuses, de lapins, de chats aux oreilles en forme de branchies, de figures masculine et féminines totalement intégrées à ce carrefour d’espèces, elle invente des créatures, des histoires qui n’en sont pas, des scénettes sous forme de séquences qui, en marge de toute dimension narrative, précisent une temporalité à la manière de la capture photographique destinée à saisir l’instant. Le travail récent de Marine Joatton, fait aussi la part belle à une série de gestes et de mouvements au  libre cours et d’un imaginaire sans fin ; culbutes et ruades, fesses à l’air exhibées innocemment, coup de pieds à tout va, valdingues de membres, bouches ouvertes sur d’immenses rangées de dents, sourires aux quatre vents, bras grands ouverts prêts à nous accueillir, dans un élan infini de tendresse.

L’artiste a presque toujours travaillé en « série », explorant totalement un champ de création avant de glisser vers une nouvelle pratique dont le liant, le fil conducteur sont simultanément, le dessin et le règne animal. Marine dessine dès son enfance, en autodidacte. Cette activité aboutie à la création d’une bande dessinée alors qu’elle est adolescence. À l’heure des études supérieures elle intègre Science Po et obtient, en 1993, un poste à l’université de Saint Andrew en Ecosse. Deux ans plus tard, elle intègre les Beaux-Arts de Dundee où elle pratique la sculpture puis en 1997, les Beaux-Arts de Paris qui sont, pour elle, des années d’ouverture sur tout ce que l’art contemporain offre de plus novateur et d’expérimental. Elle passe son diplôme en 2001 en présentant un ensemble de dessins au crayon et au feutre intitulé « Génération spontanée », combinant des tâches et des gribouillis d’où émergent déjà des figures et la série des bêtes formant un corpus d’environ 200 bestioles de petites tailles, dézinguées et revisitées, appréhendées comme des curiosités, pleines de ces anomalies visibles dans les vitrines des muséum d’histoires naturelles et des galeries de paléontologie.

Ces sculptures sont alors composées de terre, de poils, de têtes d’oiseaux ramassées dans la nature, de bourgeons, de mousse qu’elle lie avec du fil et de la terre. Ce travail lui permet de renouer avec une activité qu’elle mène enfant, à Belle-Île, dans la nature, fabriquant des cabanes et des poupées avec du foin. Lorsque des années plus tard, elle donne corps à son bestiaire, elle crée « une petite vie bizarre, avec laquelle j’aurais pu jouer si j’avais été enfant à ce moment-là. ».

Marine est restée sculpteur. Les têtes de lard sont des volumes, parfois boursouflés, flottant dans l’espace de la feuille. Chaque figure peinte est amenée par un travail de modelage unissant les moyens de la peinture et de la sculpture. D’une base de travail dessiné de couleurs chaude, elle modèle en amenant les couleurs froides, les noirs et les gris. Et en préservant presque systématiquement les repentirs, elle sédimente et préserve le fil de sa pensée, la manière dont est picturalement amené ce qui vient. Le fond reste « vierge ». Ce fond uniforme cultive autant le principe d’apparition que la frontalité des figures et des regards. Du vide de la feuille blanche émerge l’écho de l’inconscient en vision directe. Marine pose ainsi la problématique de la forme dans l’espace.

Le rapport au rêve en tant que procédé de construction mentale est chez Marine Joatton essentiel. Le sujet n’est pas nouveau mais la peintre en fait une utilisation totalement personnelle. La main baladeuse à la surface du papier, elle parvient à activer ces « automatismes de l’inconscient » dont parlait Jean Rustin. Qui, selon lui, permet au peintre d’extraire la forme, apparence du motif, de l’inconscient alors que l’esprit s’éloigne des gestes s’effectuant d’eux-mêmes. C’est à ce moment-là que la notion d’entrée en peinture prend tout son sens.

L’artiste a commencé à peindre en 2007. Elle apprend seule en pratiquant et en cherchant pas à pas. Les premières peintures, dans la veine de « Génération spontanée » font émerger les figures de magmas picturaux non figuratifs qui couvrent initialement intégralement le support et qui se préciseront jusqu’à associer, aujourd’hui, sur un même champ, plusieurs partis-pris en termes de représentation ; naturaliste, figuratif, dessiné, esquissé.

Ces figures naissent à l’époque suivant le principe de l’écriture automatique qui définit autrement le travail d’aujourd’hui, plus ambitieux où il se passe une infinité de petites choses que chacun d’entre nous pourra décrypter où interpréter à sa guise.

Marine intègre parfois du texte dans ses scènes d’un genre presque inédit. « Turtle soup », récemment, ou « Mein Gott ». Elle cultive délibérément l’absence de sens pour la description d’un univers bourrée de queue et de têtes qui délivre par son caractère dément, toute sa fantaisie. Romain Gary écrit un premier texte à 19 ans où l’absurde comme valeur triomphe déjà. Un chapitre de ce récit théâtral « Le vin des morts » s’ouvre ainsi :

« Mein Gott ! »

–       Je vous salue chez Kamerad ! 

Tulipe poussa un hurlement, tourna comme une toupie sur lui-même et se trouva nez à nez avec un gentil petit macchabée qui venait de surgir d’un cercueil et se tenait immobile sur une jambe, levant l’autre en l’air comme une cigogne. Il portait un uniforme chamarré et tout criblé de décorations, avait un visage rondelet, poupon, pas plus grand qu’un poing, son crane était entièrement rasé, un monocle était coincé dans son œil droit, et son œil gauche était mi-clos, comme chez une poule. 

–       Mein Gott ! Un homme vivant, quel plaisir ! Je suis absolument ravi, absolument… Ach ! mein Gott ! 

–       A bas les boches ! Vociféra grossièrement Tulipe en se retournant et en lui montrant son cul. 

Les personnages souvent drôles et fantastiques de Romain Gary foutent autant de bordel sur la page blanche que ceux, aux membres parfois délibérément exagérés, de Marine Joatton sur la feuille de papier. La citation a ainsi le mérite de résoudre le problème de la narration, la question du sens et du récit, qui ne se posera pas. Et pour savoir ce que nous dit Marine, il suffit peut-être juste de décrire ce que l’on voit. Ce sont des caractères qui apparaissent, espiègles, rieurs, grimaçants, et bruyants et la dimension sexuée d’une faune humano-animale tapageuse. fessées, sexes allongés, mains qui flirtent discrètement avec les entrecuisses insufflent une dynamique et une tension décalée de l’apparence a priori édulcorée d’un strict univers animalier.

De tels groupes de personnages, liés dans une action commune indéfinissable ou délirante, a formé la figuration vers laquelle était allé Dado (1933-2010), à partir des années 1980. Ces conglomérats d’Etres et de personnages qui n’ont peut-être pas grand-chose à dire, qui s’affairent en marge de toutes les convenances, agissent comme ces figures illustrant les marges de certains manuscrits du haut moyen âge ; « drôleries » ou « grotesques ». Mais ce que Marine a développé presque spontanément et qui la distingue de ceux dont on pourrait la rapprocher est cette maitrise de la spontanéité infantile dans le tracé qui a longtemps préoccupé quelques modernes et qui renforce l’idée que ce qui caractérise l’œuvre de Marine Joatton, au delà de l’aisance et de la jubilation, c’est la liberté.

Charlotte Waligòra