Damien Cabanes « L’advaita vedanta et moi »

Portrait commandé par Françoise Monnin en janvier 2016 pour la Revue Artension

Publié sous le titre « Damien Cabanes – L’éternel présent » Artension n° 136 Mars-Avril 2016

« L’Advaita Vedanta et moi »

Aller à la rencontre de Damien Cabanes, c’est retrouver Jean Rustin. Celui pour qui « Il n’y a qu’une chose qui soit intéressante, c’est le vide.[1] » Jean Rustin pour qui le silence, le retrait, s’était imposé comme une évidence. Aller à la rencontre de Damien Cabanes équivaut à entrer dans une peinture de Jean Rustin et rencontrer au coeur de son Shéol symbolique, l’un de ses personnages emblématiques. Stéphane Lambert évoque dans le livre qui vient d’être publié sur Samuel Beckett : « comment dans cette apothéose de la solitude on rencontre l’autre[2]» Peut-être faut-il ajouter là un point d’interrogation.

Damien Cabanes, né à Suresnes en 1959, grandit à Paris rue Soufflot dans le 5e arrondissement. Son père est pédiatre, sa mère élève les quatre enfants qui fréquentent la salle Pleyel. Son grand père, peintre, initie l’enfant à la peinture et l’emmène voir toutes les expositions que Paris donne à voir dans les années 1960.

Damien Cabanes fait souvent parler de lui, sans rien faire, sans rien demander, sans le vouloir. Presque. Seules ses pommettes trahissent, parfois, en se gonflant, un sentiment de joie, s’effaçant presque instantanément pour le replonger là où peu de gens, même les peintres qu’il fréquente, ont accès. Ces ailleurs difficilement compréhensibles, pour le moins étrange, insaisissables. Cet ailleurs, où se forme, en réalité, le désir de bouger, de sortir de chez soi pour aller à l’atelier et reproduire en peinture, tenter de l’atteindre, cet instant qui permet à certains de s’abstraire. Tout pourrait se résumer ainsi et une telle retraite au milieu de tous pourrait sembler singulière s’il n’y avait pas eu – avant lui –Malevitch, de Staël, Bram van Velde, Jean Rustin ou Anselm Kiefer qui vient précisément d’énoncer, dans le flot d’interview éclairant la rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou, la séparation nécessaire entre la vie et la création, alors que c’est de la vie même que l’art ne cesse de se nourrir, dans le cas d’une œuvre qui ne soit pas purement plastique, historique ou autobiographique. Dynamiques qui mènent parfois désastreusement les artistes les plus prometteurs vers la caricature d’une méthode, des moyens plastiques qui sont les leurs. Jean Rustin disait encore en citant Matisse, modèle pour D. C., formé parallèlement par Olivier Debré et Pierre Caron aux Beaux-Arts de Paris : « Mais je reviens un peu au vide. Je ne suis pas forcément d’accord avec Matisse. Je crois qu’il cherchait plus une beauté formelle qu’autre chose. Je veux moi, que mes tableaux soient complexes, qu’ils parlent de la vie, de la mort, de la folie.[3] »

C’est donc en regardant les tableaux, un à un, en observant ce qui s’y passe réellement, que l’on peut, si l’on y tient vraiment, « deviner » Damien Cabanes.

Il n’y a pour lui, jamais d’avant, pas d’après. Il n’y a que l’éternel présent. Celui que cristallise la peinture aux espaces infini, qu’un esprit occidental positionnera après Debré et Haydn. Sa peinture sujétise l’objet et objétise le sujet, loin de l’appréhension courante de son œuvre trop souvent qualifiée d’expressionniste. La figure humaine, en dehors de la représentation des enfants ou des animaux qui l’amusent, est presque toujours triste ou endormie, le corps utilisé comme les bassines, les pots, les plantes, et les objets jonchant le sol de l’atelier, balise l’espace vers l’infini.

Méthodique en pratique comme dans la vie et adepte de l’Advaita vedanta, courant new-age, très à la mode dans les années 1970, auquel il se forme dans le cadre de trois séjours en Inde chez un Guru, décédé depuis, mais dont il participe avec d’autres membres initiés, à entretenir une demeure léguée ici en France, dans les environs de Paris, Damien Cabanes pratique le non agir et l’art du détachement suprême, l’art de l’élévation par le détachement absolu de toutes la vacuité terrestre.

Ce qui pourrait être perçu comme du mépris et une pauvreté réelle savamment composée, donnée à voir à la manière de Michel Houellebecq, est en réalité inspiré par ce courant qui s’enracine dans l’enseignement de Krishna au jeune guerrier Arjuna sous forme de dialogue sur un champ de bataille. Le texte fondateur est intitulé Bhagavad Gita (écrit entre le ve et le IIe siècle av. J.-C), qui invite à la connaissance de soi et à éviter le cycle des renaissances éternelles, est aussi un texte de conduite à suivre en cas de dilemme dans un contexte de combat, militaire. Quel est le combat mené par Damien Cabanes aujourd’hui ? Peut-être contre la vie elle-même, dans une stratégie d’abnégation au profit de la peinture (nourrissant cette fois, le mythe occidental de l’artiste maudit). La « magie » de cette pratique, où il n’est presque jamais question d’empathie, de compassion – où la question des liens « affectifs » inhérents au christianisme par exemple – est qu’elle permet à celui qui le pratique de voir sa véritable nature se révéler, qu’elle soit bonne ou mauvaise, dans l’espoir d’atteindre, malgré tout, la non dualité. 

[1] Je suis innocent, Entretiens avec Charlotte Waligora, Galerie Béatrice Soulié, 2013.

[2] Stéphane Lambert, Avant Godot, Arléa, 2016.

[3] Jean Rustin, Entretiens avec Michel Troche, 1984.

 

NB : L’auteure recommande vivement la lecture de « L’Odeur de l’Inde » de Pier Paolo Pasolini.

Charlotte Waligora