Damien Cabanes – La vie devant soi

Damien Cabanes – La vie devant soi

Texte édité dans ARTPRESS n° 422, avril 2015.

Le portrait photographique qui illustre la page de Damien Cabanes sur le site de la Galerie Eric Dupont est probablement celui qui représente le mieux l’artiste. Assis, dans une benne sur une sculpture en plâtre vouée à disparaître, faute d’espace nécessaire tant l’œuvre protubère, ses yeux noirs, profonds, la mâchoire serrée, un sourire à peine esquissé semblant pourtant le traverser de part en part, sont intensément fixés vers « quelque chose » que lui seul peut voir, transformant son visage rayonnant de toute son acuité. À cet instant précis, temporalité du présent, le processus de création s’engage, l’œuvre s’initie. Damien Cabanes arrache au réel ses fragments et ses accroches visuelles les plus symptomatiques pour les projeter, synthétisées, transfigurées, avec les moyens de la peinture et de la sculpture dans les espaces vertigineux qui sont les siens. Ils auraient pour antécédents, en peinture, Le Chien (1819-1823) de Francisco Goya ou le Nu couché bleu (1955) de Nicolas de Staël, campant le sujet au seuil de ces contrées sans objets et sans limites, métaphores d’un absolu où se confondent parfois les esprits des peintres ayant marqué l’histoire de l’art de leur empreinte.

En 2009, une exposition intitulée Corps à Corps, à la Fondation Claudine et Jean-Marc Salomon inaugure une reconnaissance renforcée par la rétrospective que lui consacre Lorand Hegyi, au Musée d’art moderne de Saint-Etienne en 2011. La même année, Damien Cabanes est l’un des quatre nominés au prix Marcel Duchamp. Olivier Kaeppelin, alors directeur du Palais de Tokyo, est son rapporteur. Damien n’obtient pas le prix, mais tout le monde se souvient du documentaire d’Olivier Picasso et de Wendy Bouchard L’art à tout prix, diffusé sur France 2, présentant les quatre finalistes, dont Damien Cabanes qui se démarque par son seul intérêt pour l’œuvre en cours et le caractère infiniment attachant de sa personnalité.

Formé principalement par Olivier Debré  à l’ENSBA de Paris entre 1979 et 1984, Damien explore depuis ses débuts la problématique de l’objet et de sa représentation, la question de la forme – telle que Picasso la concevait – et celle de l’espace, magistralement inaugurée par Malevitch en 1915 à l’aide d’un carré noir, en imaginant de légères distorsions permettant de faire l’expérience à la fois émotionnelle et physique de l’œuvre d’art jusqu’à la disparition presque totale des sujets. Pour Damien Cabanes ; « C’est précisément lorsqu’il n’y a plus de sujets qu’apparaît le sujet. »

Il inaugure au milieu des années 1980, en marge de la sculpture et des paysages à la gouache d’après nature, une série de tableaux abstraits à travers lesquelles il appréhende tout d’abord la peinture en tant qu’espace plan. Il peint des carrés de couleurs obsessionnellement travaillés, souvent pendant plusieurs mois, à la surface d’une même toile. La caractère laborieux de ce qui pourrait devenir un système s’interrompt à deux reprises. Entre 1988 et 1991, il utilise de la glycéro et la gamme réduite des dominantes Ripolin, qu’il épanche sur la toile directement posée au sol, laissant la peinture former d’elle-même ce qu’il appelle « les tâches » symptomatique d’une distance également prise avec le dessin. La seconde « rupture » a lieu en 1996, date du premier autoportrait figuratif où le corps même de l’artiste vacille et bascule au cœur de la peinture.

Un nouvel élan se précise entre 1994 et 2006, les sculptures de plâtres, abstraites comme des anomalies, qui préservent la texture et les empâtements du matériau, lui permettent d’explorer, en trois dimensions, la problématique de l’espace et des distorsions vertigineuses qui bousculent la perception que nous avons des endroits où elles se trouvent et d’aborder différemment la question de la couleur. Les cônes, les pagodes, les pyramides, les stèles, les équilibres extrêmement précaires de cubes en polystyrène d’entre lesquels surgissent des boursouflures de mousse de polyuréthane, les rangées de « pilules », les boules colorées en prolifération émergent ainsi à la vue du public, ascensions géométriques renforcées par la couleur. Elles délivrent une perception globale, unitaire, de tout ce qui nous entoure, météores de l’inconscient et se trouvent là comme si une « fracture » avait entrouvert le cosmos.

Une des dernières œuvres en ce sens exposée au collège Sonia Delaunay de Grigny (2005-2006), composée de carrées successifs agencés dans un dispositif digne de toutes les installations immersives, alternent des bords de couleurs froides et de couleurs chaudes, nous guidant vers ces ailleurs en décomposant concrètement la profondeur du champ pictural dans l’espace. Au cours de cette période, les couleurs primaires soulignent autant qu’elles couvrent ces protubérances géométriques. Pour Damien Cabanes, ces harmonies élémentaires traduisent « cette joie de vivre que l’on trouve dans la banalité du quotidien. » La série des « tortillons » en terre crue couronne presque cette approche de la couleur, formant des élans chromatiques directement placés au sol, comme si la couleur pouvait pousser ou fleurir en spirale.

Damien Cabanes peint depuis toujours des paysages aveyronnais ou parisiens rapidement transposés à la gouache en extérieur sur de grands papiers [Paris, 2014 = gouache sur papier, 116 x 232 cm ], mais le réel et la figure humaine, cinématographiquement capturés depuis 1998, resurgissent véritablement dans le cadre d’une résidence effectuée à New York en janvier-février-mars 2006, sous forme de séquences, de fragments ou d’extraits, qu’il s’agisse d’un mouvement, d’un visage, d’une posture, d’une forme ou d’une lumière. L’atelier alors occupé par l’artiste ne lui permet pas de poursuivre la sculpture telle qu’il l’envisage encore à ce moment-là. La figure humaine et toutes les réflexions qu’elle suppose le ramènent là où les dialogues ont lieu et où toutes les solitudes se brisent. Il peint, sculpte et filme la vie dans son essence, la vie devant soi. En sculpture, il passe du plâtre à la terre, modèle ses figures laissées brutes ou vernissées dont la fragilité et la cohésion parfois bancale des parties renvoient autant à la fragilité de l’être qu’à la fugacité des attitudes inimitables saisies en préservant la trace du modelage. Par ce procédé, Damien Cabanes fixe le passage de ses mains dans la terre, le travail en cours d’exécution, la forme en cours d’apparition, s’arrêtant juste avant que le sujet ne soit clairement défini et ne dissolve la matérialité de l’œuvre. En peinture, ses gris balayent les aplats de couleurs pures fraichement brossés auxquels ils se mélangent, créant une infinité de nuances qui transforment autrement l’œuvre. Dans l’atelier, un étrange rituel s’opère, le modèle va et vient, observe les toiles en cours de séchage posées au sol. Damien tourne autour de la planche qui lui sert de chevalet, presse les tubes de peinture à l’huile, prépare son support, décide des dimensions, découpe la toile, l’agrafe, observe le modèle en mouvement et l’arrête brusquement, le maintenant dans une posture naturelle [Atelier Ivry 2015 waligora]. L’atelier lui-même et son bordel apparent, agencement d’objets au sol possède cet « intérêt de la possibilité d’un débarras par voie de rencontre » évoqué par Samuel Beckett, auquel l’artiste emprunte souvent le titre de ses exposition, dans L’Innommable, probablement inspiré par Bram van Velde. Il devient un sujet. Chaque chose dont la disposition est livrée à la merci des allées et venues sera synthétisée et contribuera à assurer toutes les transitions. Ces amoncellements de formes et de couleurs sédimentent le quotidien. Picturalement synthétisés, elles contribuent à creuser l’espace qui finira par se dissoudre à l’arrière plan. Car c’est de cela dont il s’agit, de cet espace entre les choses, jusqu’au arrêtes des murs, jusqu’aux limites physiques et matérielles qui finiront par se confondre et deviendront méconnaissables. L’immensité sera parfois renforcée par une figure plantée au milieu de nulle part, fonctionnant comme une « balise » intermédiaire, se tenant souvent au premier plan, comme un dernier rempart vers quelques hauts lieux où règnera le silence. Elle servira peut-être ainsi à positionner l’humain au seuil d’un complexe qui nous dépasse, au cœur de l’infini. Infini du monochrome, infini de ces nuanciers de gris formant un réseau de lignes assurant le passage du réel à la construction picturale.

Le plus iconoclaste et le plus métaphysique des récits apocryphes, l’Evangile de Philippe (fin du IVe siècle) employait les termes d’ « espace temple » pour définir la dimension suprême. C’est l’ « espace temple » de la peinture que célèbre Damien Cabanes, cet espace sensible formé par l’accord périlleusement conquis entre le fond, la forme, la question du sens et celle des moyens employés pour y parvenir. L’Innommable de Samuel Beckett, encore, permettra autant d’achever ce parcours que d’accéder non plus à l’œuvre mais à l’artiste affairé à l’orée de toute conscience, entrant en peinture comme on quitte ce monde depuis l’atelier d’Ivry : « Si un objet se présente, pour une raison ou pour une autre, en tenir compte. Là où il y a des gens, dit-on, il y a des choses. Est-ce à dire qu’en admettant ceux là il faut admettre celles ci ? C’est à voir. Ce qu’il faut éviter, je ne sais pourquoi, c’est l’esprit de Système. Gens avec choses, gens sans choses, choses sans gens, peu importe, je compte bien pouvoir balayer tout ça en très peu de temps. Je ne vois pas comment. Le plus simple serait de ne pas commencer, mais je suis obligé de commencer. C’est à dire que je suis obligé de continuer. Je finirai peut-être par être très entouré, dans un capharnaüm. Allées et venues incessantes, atmosphère de bazar. Je suis tranquille, allez. »

 

Charlotte Waligòra

Damien Cabanes

Du 11 avril au 23 mai.

Galerie Eric Dupont

138 Rue du Temple – 75003 Paris

01 44 54 04 14

www.eric-dupont.com

Vernissage le 11 avril 2015.